Dernière affaire

J'avais prévenu tout le monde: je voulais pas d'un truc pourri avant mon départ. Des horreurs, j'en avais eu ma dose, ça avait été mon quotidien pendant presque trente ans. Alors trois semaines avant la retraite, pas question que je me tape une enquête de derrière les fagots, genre cadavre bien mûr ou viol sur mineur. Mais ça aurait été trop beau.

On avait connu cette nuit là la plus violente tempête que je puisse me rappeler, un truc fou, qui avait plié les lampadaires et déraciné les arbres, des rafales à cent kilomètres heure qui s'étaient engouffrées partout dans la ville en sifflant. J'avais passé la nuit à ma fenêtre, regardant les antennes de télé se coucher sur les toits, vaciller les lampes, voler ça et là des objets que le vent soulevait. Je m'étais inquiétée pour ma fille, l'avais appelée en pleine nuit; je m'étais faite engueuler bien sûr, elle n'avait pas peur du vent et dormait comme un bébé, mais j'avais raccroché soulagée de la savoir à l'abri. Dans quelques jours, on devait fêter le passage à la nouvelle année, une année symbolique cette fois là, et avec ce vent en plus et les dégâts qu'il allait y avoir, le réveillon s'annonçait pas banal.

Claire m'a appelée en début d'après-midi, elle criait dans son portable; j'entendais en arrière fond le bruit des voitures, sa voix était brouillée par le vent, certains mots se perdaient au passage. Elle a dit: « un cadavre, petit format, sans doute un enfant de huit ou neuf ans, un bras atrophié, ça te dit quelque chose? »

Je me suis sentie vaciller, mon cœur a fait un bond dans ma poitrine et j'ai demandé: « lequel? ». Claire a dit: « quoi lequel? Quel bras tu veux dire? Le gauche je crois, attends. » J'ai entendu son souffle dans le téléphone, elle devait s'approcher du corps. Quelques secondes après, elle a dit: « oui, c'est ça, un bras atrophié du côté gauche. Il y a juste un petit bout d'os entre l'épaule et la main. » Elle a laissé s'écouler quelques secondes et elle a repris: « alors, ça te dit quelque chose? »Si ça me disait quelque chose? Tu parles! Quinze ans que je l'attendais celui-là: Samuel, le petit oiseau comme on l'appelait. A cause de son bras gauche qui nous faisait penser à une aile. J'ai repensé à la photo qui avait circulé dans la presse, le visage souriant du gamin, les cheveux coupés un peu trop courts sur le devant, la mère avait fait du zèle pour la photo de classe. J'avais souvent imaginé les pensées de ce petit gars face à l'objectif, l'envie sans doute de plaire à ceux qui la verraient, que ses parents soient fiers de lui. C'est toujours comme ça dans les histoires de disparition de gamins; les parents vous filent une photo de lui en train de faire un dessin, de souffler ses bougies, ils choisissent toujours une image de leur gosse dans son meilleur élément, fier comme Artaban. Et puis vous découvrez qu'ils lui ont fracassé la tête à coup de chaussures, qu'ils l'ont enterré dans le jardin, qu'ils lui ont mis la baffe de trop avant de le couler dans du béton... Les parents de ce gamin là avaient été soupçonnés eux aussi, c'est comme ça; mais même s'il faut se méfier des intuitions dans notre métier encore plus que dans d'autres, j'ai toujours été persuadée qu'ils étaient blancs comme neige.

J'ai entendu: « T'es toujours là? », alors j'ai repris mes esprits et j'ai dit: « Samuel, septembre 1984. Le gamin souffrait du syndrome de Roberts. T'es où? Je te rejoins... »

***

Claire m'attendait sur un banc, on avait trouvé le cadavre dans le parc du centre ville, sous les racines d'un vieil arbre que le vent avait déraciné, un bel arbre tortueux qui s'élevait près du bassin. Quand l'équipe municipale était venue voir l'état du jardin après le passage de la tempête, on avait vu dépasser de la terre un bout de tissu, un os.

En marchant vers Claire, je voyais derrière elle les techniciens s'affairer autour du corps. On n'avait pas eu à faire évacuer le jardin: entre les arbres qui étaient déjà à terre et ceux qui menaçaient de l'être, il était fermé au public pour un bon bout de temps. Seul se promenait encore un groupe de jardinier, trois ou quatre gars en tenue de travail qui se grattaient le crâne devant l'étendue des dégâts: le travail de reconstruction promettait d'être long. En temps normal, il aurait fallu sécuriser une zone et en empêcher l'accès; derrière les rubans de plastique tremblant dans le vent se serait massée la foule des curieux et derrière eux, plus loin dans l'intérieur du parc, des étudiants assis à la terrasse du kiosque, et derrière la butte, des gamins sur les balançoires.

Claire a attendu que je m'assois à côté d'elle et elle a dit: « Alors? C'est quoi cette histoire? ». Claire n'était pas parmi nous depuis longtemps, c'était un peu la gamine du service. Avec moi qui faisais plutôt partie des vieux de la vieille, on formait une belle équipe. Elle m'a demandé: « Tu vas pas le voir? » Je l'ai regardée en silence, jeté un œil par dessus son épaule aux techniciens en combinaison et j'ai dit: « Qu'est ce que tu veux que je vois, hein? Des os qui flottent dans un petit pantalon? Non merci, Claire, pas cette fois. Y a pas trente six gamins comme lui qui ont disparu ces dernières années alors que j'y aille ou pas, ça changera rien. On sait tous que c'est lui, non? Entre nous on l'appelait « le petit oiseau » mais tu sais comment on les appelle dans le langage médical les gens comme lui? Des phocomèles. Ça vient du grec, ça veut dire « membres de phoque ». Le gamin, on l'a recherché comme des malades, on savait tous ce que ça signifie un handicap dans ces cas là, c'est le passeport pour l'enfer et le pire qui soit. » Le téléphone de Claire a sonné, elle a vérifié le numéro sur l'écran, elle m'a dit: « Pelletier » et elle s'est levée pour répondre, en s'éloignant un peu pour être tranquille. J'ai vu s'approcher un des jardiniers, le plus vieux de l'équipe sans aucun doute. Il m'a saluée d'un signe de tête et m'a dit: « Drôle de truc, hein! Pauv' gamin. »; il a posé sa casquette comme s'il lui rendait hommage et a continué: « faut pas y voir un signe sans doute, mais vous savez comment qu'il s'appelait cet arbre? » Sans me laisser le temps de répondre, il a dit: «Un Davidia Involucrata; mais ça, c’est le nom savant. Parce que sinon, on l'appelle l'arbre aux mouchoirs. Celui là en tout cas, il a fini de pleurer. »

Le jour était bien avancé, le corps du gosse sortait lentement de terre. Dans une heure, ils devraient allumer des torches pour éclairer la scène. Ensuite ils nous diraient: « Le gamin porte un jean avec des baskets blancs et un t-shirt bleu, col en V. » Mais cela, je le savais déjà. Avec Claire, on est parties par l'entrée qui donnait sur le boulevard, Pelletier nous attendait pour faire le point. Il n'y avait pas grand monde dans les rues et les rares personnes qu'on a pu croiser avaient des yeux hagards; la ville avait un petit air de fin du monde, la bataille était finie, il faudrait reconstruire.

***

C'est à moi qu'est revenue la tâche délicate d'aller prévenir les parents. Je les connaissais bien, je les avais vus souvent à l'époque, et après aussi d'ailleurs, quand de nouvelles urgences avaient pris le pas sur les recherches de leur fils. Je leur avais rendu visite régulièrement, deux ou trois fois par an, même quand je n'avais rien à leur dire; je les écoutais me parler de leur enfant, je discutais un moment avec leur fille, une ado qui faisait ce qu'elle pouvait pour vivre avec tout ça.

Ils habitaient un petit pavillon derrière la gare, une maison années trente avec un jardin à l'arrière. Quand je suis arrivée, la mère était seule; le père était encore au travail et la fille était assez grande pour voler de ses propres ailes. La mère m'a ouvert, elle a eu l'air surpris et son visage s'est assombri. Elle sentait que j'étais l'oiseau de mauvais augure, que j'apportais avec moi la tristesse et les larmes.

Je lui ai dit que je venais pour Samuel, que nous avions trouvé un corps dans le jardin Lecoq, enterré sous un arbre, que nous avions de bonnes raisons de penser qu'il s'agissait de leur fils. Elle a froncé les sourcils et elle a dit: «Ah oui? De bonnes raisons vous dites! Et lesquelles? » son visage était furieux, tout en elle disait « Vous vous trompez ». J'ai baissé le regard, je ne voulais pas voir dans ses yeux l'effet de ce que j'allais dire. J'ai repris: « L'enfant que nous avons trouvé souffrait du syndrome de Roberts. D'un seul côté: le bras gauche. Il portait un jean et un t-shirt bleu, avec un col en V, et des baskets blancs. »

Plus tard, l'autopsie révèlerait de nouveaux éléments; je n'y assisterais pas. Claire était assez forte pour affronter ça toute seule, elle me raconterait ensuite. Les côtes du gamin étaient enfoncées et son bras droit cassé au niveau du coude. De toute évidence, il avait lutté pour sa vie, se servant de sa seule force, son bras droit fort comme deux fois un bras ordinaire. Je voyais le gamin allongé par terre, une masse énorme et sombre assise sur son thorax, lui brisant le bras droit, ne lui laissant aucune chance. J'entendais sa bouche qui cherchait de l'air, le souffle rauque qui en sortait; j'imaginais son bras gauche cherchant à se défendre, petite aile trop courte pour pouvoir s'envoler. Je tentais de chasser ces images mais c'était ma dernière affaire, je pouvais enfin pleurer, pleurer pour toutes les fois où je ne l'avais pas fait, transformant ma tristesse en hargne et en colère rentrée. Peu importait où ça s'était passé, peu importait quand, à quelle heure, et pourquoi. Tout cela, on le trouverait: le T-shirt du gosse portait des traces de graisse, une graisse noire et épaisse dont on trouverait l'origine. Elle nous mènerait au coupable, on le coincerait. Je le voyais face à nous nous racontant tout ça; et je nous voyais, nous, fermant nos poings au fond de nos poches, les mâchoires serrées à s'en briser les dents.

C'est à cela que je pensais encore, trois jours plus tard, alors que le monde entier fêtait le passage au nouveau millénaire et qu'on attendait les résultats des dernières analyses. On relisait les rapports de l'époque, on réinterrogeait les parents prudemment, on reprenait tout le dossier point par point. A la fin de la journée, Claire est partie réveillonner, c'était de son âge; un garçon l'attendait sans doute, il lui ferait oublier quelques heures les gamins enterrés sous les arbres. J'étais dans mon bureau, j'avais mis dans le magnétoscope la cassette des reportages qui avaient été faits à l'époque, l'archiviste de France 3 venait juste de nous l'apporter. Elle est passée près de moi, m'a fait une bise sur la joue et m'a dit: « Rentre pas trop tard, c'est la fête ce soir. »

Les images défilaient, je voyais la ville comme elle était alors, les tenues des gens paraissaient démodées; de temps à autre, le visage du gamin illuminait l'écran, puis venaient les témoignages des pathologistes, les détails, les vues en coupe. Il était plus de dix heures maintenant et ces images ne m'apportaient rien. J'ai repris le dossier, pour la énième fois, en relisant tout depuis le début: l'enquête de proximité, les auditions de tous ceux qui avaient de près ou de loin entouré ce gamin, la famille, l'école, les animateurs du centre de loisirs. Il était presque minuit quand j'ai eu le déclic, comme une alerte silencieuse, mon cœur qui cogne pour me dire: ça y est. J'ai relu la dernière audition que j'avais devant les yeux, un des employés de l'école, un type qui faisait un peu tout, encadrait la cantine, taillait les arbres, réparait le portail et les jeux dans la cour, ou bien encore la chaudière, une chaudière au fuel. On lui demandait comme à tous s'il avait quoi que ce soit à déclarer à propos de Samuel, quelque chose qui lui semblerait important et qui pourrait nous aider. Il répondait: «Qu'est ce que vous voulez que je vous dise? Bien sûr que je vois qui c'est, pauv' gamin, y en a pas deux comme lui. Mais je lui ai jamais parlé ni rien, et franchement, avant qu'il disparaisse, je savais même pas comment qu'il s'appelait. » Alors, j'ai entendu sa voix à mon oreille, elle se superposait aux mots que je lisais à voix basse: «  Drôle de truc, hein! Pauv' gamin... vous savez comment qu'il s'appelait cet arbre?  Un Davidia Involucrata... l'arbre aux mouchoirs... ». Le salopard... j'ai regardé son nom, sa date de naissance: ça collait. Quelques jours après la mort du gosse, cet enfoiré s'était fait muter aux espaces verts et avait intégré l'équipe du jardin; depuis, il avait veillé chaque jour sur l'enfant qu'il avait tué et enterré là, et qui dormait dans les racines d'un arbre. Mais ça, on l'apprendrait plus tard, quand on irait le cueillir à l'aube. Il serait l'un des premiers coupables coincés en l'an 2000. J'ai regardé ma montre, il était minuit. Dehors, le feu d'artifice éclatait au dessus de la ville et les gens s'apprêtaient pour le bal, le visage rose, bleu, jaune, sous les lumières des fusées.