Dernière affaire

   J'avais prévenu tout le monde: je voulais pas d'un truc pourri avant mon départ. Des horreurs, j'en avais eu ma dose, ça avait été mon quotidien pendant presque trente ans. Alors trois semaines avant la retraite, pas question que je me tape une enquête de derrière les fagots, genre cadavre bien mûr ou viol sur mineur. Mais ça aurait été trop beau.

On avait connu cette nuit là la plus violente tempête que je puisse me rappeler, un truc fou, qui avait plié les lampadaires et déraciné les arbres, des rafales à cent kilomètres heure qui s'étaient engouffrées partout dans la ville en sifflant. J'avais passé la nuit à ma fenêtre, regardant les antennes de télé se coucher sur les toits, vaciller les lampes, voler ça et là des objets que le vent soulevait. Je m'étais inquiétée pour ma fille, l'avais appelée en pleine nuit; je m'étais faite engueuler bien sûr, elle n'avait pas peur du vent et dormait comme un bébé, mais j'avais raccroché soulagée de la savoir à l'abri. Dans quelques jours, on devait fêter le passage à la nouvelle année, une année symbolique cette fois là, et avec ce vent en plus et les dégâts qu'il allait y avoir, le réveillon s'annonçait pas banal.

 

 

« Tu l'as tuée ? Elle bouge plus. Merde Farkas, je crois bien que tu l'as tuée !»

« Fais pas chier, Menyet, qu'est-ce que ça peut foutre ? T'étais moins sentimental tout à l'heure. Hey, mais tu vas où ? »

Menyet marcha jusqu'au bout de la rue, sa tête s'agitant sur son grand cou, une fois à gauche, une fois à droite, et derrière lui aussi, on ne sait jamais d'où peut venir le danger. Ses petits yeux noirs scrutèrent la nuit, puis il revint sur ses pas de la même démarche saccadée et s'arrêta près de Farkas. Suant malgré le froid mordant de l'hiver, il essuya ses doigts maigres sur son jean et avala deux fois sa salive avant de pouvoir parler.

« Qu'est-ce qu'on va faire bordel ? »

 

La nuit des bêtes
 

  Alice souleva l'oreiller et regarda le visage de la morte: elle ouvrait grand la bouche et ses traits se tordaient en une grimace ridicule. Ses yeux étaient restés fermés, ses jambes n'avaient pas bougé.

S'était-elle réveillée ? Avait-elle eu conscience, même un instant, qu'on l'étouffait ? Alice ne parvenait pas à détacher son regard de la bouche béante, restait sans réaction, immobile au-dessus du lit. Enfin, elle se rendit compte que Camille se tenait toujours derrière elle et la soutenait par les bras. Il se pencha et murmura à son oreille, de sa drôle de prononciation et en bavant un peu: « elle n'aura plus l'occasion de rire». Alors, Alice reposa l'oreiller sur le lit et se laissa soulever par les bras robustes de Camille. Ils sortirent de la chambre sans un bruit et se dirigèrent vers l'escalier de service. Alice reposait sur ses bras comme une mariée promise à une longue nuit de noce. Alice et Camille. 192 ans à tous les deux.

Long séjour
 

   Je m'appelle Alice et je mourrai bientôt. Je vis avec mes frères et ma sœur dans la maison de notre enfance, à Artiges, un bourg déserté au milieu des champs et des collines. A nous tous, nous avons des siècles. Il faut vous imaginer ça: sept maigres vieillards qui se partagent la même maison. Parlons en, tiens, de la maison: la plupart des pièces est condamnée, plus possible d'entrer là dedans, il y a trop de salpêtre et de fissures. Il nous reste trois pièces, deux et demie pour être plus précise: le grand salon, celui avec la cheminée, qui donne sur le jardin à l'arrière, un cuisine toute petite où on ne tient pas à plus de trois, et la chambre. Une seule chambre pour tout le monde, ça économise le chauffage la nuit. Et puis quand l'un de nous s'en ira, puis un autre et un autre encore, il en restera toujours un pour s'en rendre compte. Enfin, sauf pour le dernier.

Pour l'instant, tout le monde est encore là: Octave et ses lunettes épaisses, Irma et ses jambes rouillées, Pierre et Etienne les jumeaux, Blaise l'acariâtre, et Armand le sage, le seul à prendre la vie avec philosophie. Et puis moi bien sûr. La plus jeune de tous. Les autres sont si vieux qu'ils tombent en lambeaux. Jour après jour, je les rafistole avec les moyens du bord, je colmate comme je peux les effets du temps. Est-ce que je peux vraiment gagner à ce jeu là?  Mais chut! Pas de pensées obscures. Mieux vaut vous raconter deux ou trois choses de notre vie. Je pourrais dire: « vous allez voir, ce n'est pas triste » parce que c'est ce qu'on dit dans ces cas là. 

 

Les jambes d'Irma, les lunettes d'Octave
 
 
L'étrange cas du Docteur Jacqueline (un coeur qui bat)

   Il était une fois un homme quelconque, petit et sec, fragile comme une branche morte, gris et triste.  Il avait trouvé un travail qui n’avait à ses yeux aucun sens, mais qu’il menait malgré tout avec assiduité et sérieux. Du matin au soir, au milieu d’une foule d’autres hommes et femmes, bloqués comme lui dans un petit box avec ordinateur, il passait des appels téléphoniques à des gens inconnus et lointains dont les noms figuraient sur sa liste. Sa tâche consistait à leur faire accepter la venue d’un expert en nouvelles énergies, leur faire croire qu’ils avaient gagné un joli voyage à l’autre bout du monde, un rabais impossible à refuser sur une cuisine flambant neuve avec tiroirs coulissants et poubelles intégrées. Parfois, cela marchait, il sentait dans la voix de son interlocuteur un espoir naissant, voyait en gros plan le sourire qui se dessinait, le petit poisson était pris dans les filets. Mais la plupart du temps, on lui raccrochait au nez, tantôt sans même lui avoir laissé finir sa présentation pourtant parfaitement léchée, tantôt en ayant pris quelques secondes pour déverser dans ses oreilles menues des tas de mots qui claquent et des noms d’oiseaux. Il rentrait le soir chez lui le corps endolori et des migraines plein la tête. Il marchait vouté, comme s’il portait sur ses épaules un grand manteau de plomb. Il se sentait lourd, lourd, et quand il s’endormait, il faisait toujours le même rêve : une personne qu’il ne voyait pas mais dont il sentait la présence le gonflait à l’hélium comme un ballon de baudruche, et il s’élevait dans l’air, léger, léger, la tête si ronde qu’un sourire immense lui barrait le visage.  Il était une fois ce petit homme et sa triste histoire, et cet homme, c’était moi.

 

Les Bleus vident leur sac

     Il était une fois, dans une ville comme une autre, une usine qu’on avait bâtie presque un siècle plus tôt et qui n’avait cessé de grossir et grandir comme un enfant bien nourri. Depuis, elle était devenue une multinationale, c’est-à-dire un regroupement de plusieurs usines du même nom implantées dans différents lieux du pays et du monde, un modèle que les hommes avaient copié sur l’anatomie de la pieuvre.

Dans cette usine, comme dans toutes les autres, on pouvait connaître le métier de chacun à la couleur de ses habits : bleu pour ceux qui travaillaient sur les machines, gris clair ou gris foncé pour ceux qui passaient leur temps dans les bureaux, blanc pour ceux qui nettoyaient les locaux, tôt le matin et tard le soir. Et le noir me direz-vous ? Seules les vitres de la voiture du Grand Patron étaient noires, la carrosserie aussi d’ailleurs, d’un beau noir qui en jette. On le voyait peu, mais on le voyait de loin.